L'histoire édifante et tristounette de mon pote de toujours ébloui par Sarko et sa "modernité".
J'ai un pote. Un vieux pote. On se connait depuis la nuit des temps. La nuit des temps, pour nous, c'est le tout début des années 60 et le cours préparatoire. On dit maintenant le CP. Lui et moi, on se fréquente sans aucune éclipse depuis ces âges reculés On a tout découvert en même temps, la photographie, l'odeur des femmes, le cinéma en version originale, les voyages sac au dos. Et la politique.
On a fait ensemble les manifs à vélo des années 70, les premières manifs écolo, dont celle du film de Doillon et Gébé, l'an 01. On a respiré les gaz lacrymogènes de plusieurs ministres de l'Intérieur. On a passé ensemble, sous la pluie, la soirée du 10 mai 1981, celle du 8 mai 1988, ensoleillée. On a défendu les arguments d'une gauche humaniste et respectueuse devant les copains tentés par la droite d'alors ou carrément convaincus. On a lu les mêmes livres, écouté les mêmes musiques. Partagé quelques maîtresses. Jamais bu d'alcool, jamais fumé, jamais vraiment usé de substances qui font rire.
Lui, plus que moi, refusait la société, ses contraintes et les carcans de la morale bourgeoise. Contre tout, il était ou presque. Contre le trop, le trop de consommation, le trop de bagnoles, le trop de lois, le trop de flics, le trop d'armée. Il refusait, le mariage, la voiture personnelle, les marques, la famille, la télé, la pensée formatée, la morale bourgeoise, la photo couleur, la partenaire unique... la patenité.
Comme tout le monde, ou presque il a mis de l'eau dans le vin qu'il boit désormais à table. Il a une maison, une épouse, deux enfants, une voiture, il voyage en club, porte des vêtement bien coupés et élégants. Il a créé son entreprise après avoir quitté, dégoûté, l'Education Nationale.
Aujourd'hui, mon ami (qui l'est et le restera) ne croit plus en rien des convictions qui l'ont aidé à devenir un homme. Il en préfère d'autres qui l'aideront à devenir un vieux.
Il croit aujourd'hui en Sarkozy et sa modernité, cette modernité dont tous les régimes musclés, et même dictatoriaux, se revendiquent pour justifier leur sauvagerie. Dans ce que dénoncent ceux qui considèrent encore qu'on ne brade pas la démocratie au seul profit de ses amis et ses alliés, mon ami ne veut voir que les manoeuvres jalouses et bornées d'un PS envieux et racorni. A l'image d'un Eric Besson, certes dans une autre proportion, il en fait trop. A vouloir sans doute se convaincre d'avoir raison, il crache sur la gauche en la réduisant au PS et à ses luttes intestines. Il glorifie les méthodes de la droite au pouvoir, la plus réactionnaire depuis l'Etat français. Quand on lui dit que des emplois qui disparaissent jettent des familles entières dans le desespoir et parfois la misère, il répond qu'il est normal qu'il y ait des "morts" et que chacun n'a qu'à créer son entreprise.
Je lui écrivais hier :"Quand vas-tu finir par te rendre compte que tu es victime de la propagande... Retire donc les peaux de saucisson que tu as devant les yeux, ces gens là sont où ils sont pour se servir et non pour servir. Tous les régimes qui tendent vers l'extrémisme se réclament toujours du modernisme en taxant les autres de ringards..."
Il me répond : ".Je suis surpris de trouver de plus en plus de gens sarkocompatibles alors que la crise fait rage et que les français pourraient accuser le pouvoir d'avoir provoqué cette crise (ça coute pas cher de trouver des boucs émissaires). En tout cas je pense partager l'opinion de DSK, J Attali, M Valls, DC Bendit, C Allègre, J Lang et quelques autres et trouver Sarkozy bien plus capable de diriger la France que les désormais clowns du PS. Les verts ne me posent pas de problème et me semblent eux aussi sarko compatible (je ne parle pas de Mamère qui est dans le même ressentiment que le PS)."
Ma réponse à sa réponse : "je ne sais pas où tu vis, mais dans la vraie vie de tous les jours, dans la rue, les cafés, les entreprises il y en a de moins en moins, des défenseurs de sarko et sa bande. On est de plus en plus nombreux à se rendre compte qu'on a affaire à des gens qui se servent et servent leurs copains au détriment de toute la société. Je suis sûr que tu finiras par le comprendre. Mais profites-en, Besson a eu droit à un ministère, tu devrais pouvoir gratter quelque chose... lol
Et tu refuses de comprendre qu'on peut être de gauche sans être au PS... Tu me fais penser à ces mecs qui détestent tous les boulangers parce que leur femme a couché avec un boulanger !"
J'en entends déjà qui vont se dire en lisant tout ça que mon pote a su changer avec la société et que je me raccroche à des valeurs qui n'ont plus cours. Qu'il est à l'euro et que suis encore au franc. C'est d'ailleurs tout à fait ce qu'il en pense avec, je crois, beaucoup de sincérité.
Je me suis moi-même demandé si ce n'était pas le cas. Et puis j'ai pensé au cynisme. Le cynisme est un mode de pensée largement partagé sur l'échiquier politique. Mais le cynisme, cette traduction philosophique du fameux "la fin justifie les moyens" est inscrit dans la pensée de droite, elle en est même la pierre angulaire. On peut d'ailleurs dans ce cas remplacer "la fin" par l'argent, la phrase ne perd rien de son sens.
L'obstination autojustificatrice de mon ami à défendre Sarko 1er (puisqu'on a maintenant l'espoir d'un Sarko II) parce qu'il est maintenant de droite et que le libéralisme du gang au pouvoir excuse toutes saloperies (la fin justifie etc...) me rappelle une petite histoire vécue.
L'institutrice d'une de mes filles, une femme d'un certain âge très sympathique et très catholique nous avait rapporté qu'avant d'être maîtresse d'école elle avait aidé son mari à gérer son entreprise. Or l'associé du mari était parti avec la caisse, le ruinant ainsi que son épouse, contrainte à entrer dans l'enseignement pour gagner sa vie. Ecoutant son récit, je lui demandais comment s'était passé le procès qu'elle et son mari n'avaient pas manqué d'intenter contre l'escroc. Et que croyez-vous qu'elle me répondit ?
"Oh, non... Vous savez, on ne se fait pas ça... entre catholiques!"
Eh bien, moi je dis que l'associé, il est comme Sarko, il aurait eu bien tort de se gêner!
Jefdelyon