A quoi sert Stéphane Guillon ?
« Monsieur, vous avez le talent de dire avec humour des choses inintéressantes ». En prononçant cette phrase sur le plateau de Canal+, Lech Walesa marquait élégamment son manque de solidarnosc avec le chroniqueur qui venait de brosser son portrait. L’ancien Président polonais résumait avec une finesse inattendue la prestation de Stéphane Guillon. Même traduite en polonais, c’est lourdingue.
Enfant de la riche commune de Neuilly-sur-Seine, Guillon éructe sur divers médias ses billets d’humeur contre des personnalités invitées à l’antenne juste après lui. Et ses œuvres sont véritablement trempées dans l’humeur, mais pas n’importe laquelle. L’humeur qui coule des plaies infectées.
Spécialisé dans l’attaque sous la ceinture, mais inféconde, le vibrion s’est esclaffé publiquement, et en sa présence, du viol qu’une comédienne française a subi dans sa jeunesse. Il rit systématiquement du handicap éventuel de sa victime du jour, pouffe du malheur et des faiblesses de celui ou celle qui, face à lui, est forcément humain, donc imparfait.
Face à Victor Hugo, il eût réduit l’auteur des Misérables au client habituel des bordels parisiens. De Franklin D. Roosevelt, il n’aurait parlé que d’un pantin sur roulettes incapable de bander. Postillonnant sur Edith Piaf, il aurait brocardé la mourante qui recevait des piqûres debout, à travers le rideau de scène, pour tenir une chanson de plus face à son public.
Reconnaissons-lui pourtant une qualité. Guillon a réussi à ajouter un sens à l’œuvre radiophonique. Jusqu’à lui, la radio ne s’adressait qu’à l’ouïe, désormais l’odorat est également mis à contribution. Avec Guillon, la radio pue.
Guillon l’a dit lui-même, il lui faut huit heures pour rédiger sa chronique quotidienne. Huit heures, soit le temps d’une digestion… Et pour aboutir à la même production. N’ayons pas peur des mots, puisque les siens restent sans portée : Guillon produit de la merde comme les abeilles produisent du miel. L’instinct parle.
Posons-nous maintenant la question : à quoi sert Stéphane Guillon ?
Ado attardé fier de sa barbe sale et de ses poches sous les yeux, Guillon donne l’impression d’avoir dormi dans une poubelle. Son élocution approximative, sa voix poussée dans l’aigu et ses rires de gorge retenus laissent imaginer qu’il est né de l’union d’un Ecossais et d’une Française, en l’occurrence, Johnny Walker et Marie Brizard.
Guillon, c’est la gueule d’un lendemain de cuite. On dit des conneries sur l’autre « qui a une petite bite » parce qu’il ne tient pas l’alcool. On bute sur les mots. Plus la victime humiliée est importante ou compétente, plus le poivrot se donne l’impression de prendre une minuscule revanche sur un sort qui l’a confiné au bas de l’échelle, sociale ou intellectuelle. Alors, on est fier parce que tout le monde nous regarde.
Mais l’autosatisfaction est cruelle et ne voit pas l’affliction qui emplit ces regards. Si les autres rient autour, comme autour de Guillon le matin dans le studio de France-Inter, c’est plus pour cacher la gêne que pour partager le délice offert par les vrais humoristes : découvrir soudainement la réalité sous un angle nouveau, inattendu, surprenant et juste. L’humour est une vision du monde.
Alors, à quoi sert Stéphane Guillon ?
A rien ? Même pas. Il sert, par contraste, à faire apprécier d’autres artistes qui, eux, ont de l’humour. Il sert à nous faire regretter Desproges et Coluche, à nous faire espérer Bedos, Zouc, Derec, Berroyer
et Porte, il sert à nous faire apprécier Bénureau, Foresti, Prévost, Bouteille et Carlier.
Et, enfin, la vraie réponse à cette question obsédante « A quoi sert Stéphane Guillon ? » la voici : Monsieur Guillon sert surtout à faire travailler Madame Guillon… Eh oui, car c’est elle qui écrit ses chroniques.